Introduction :
Faire une description du sergent Chesterfield n'est pas aussi simple qu'il y paraît, et on ne peut pas se contenter de le décrire comme un sergent idiot mais brave prêt à tout pour que son caporal Blutch reste dans le droit chemin (militaire), car ce personnage ne se limite pas à cela. Sa personnalité est un peu plus complexe, et la lecture de tous les albums peut nous le montrer sous différents jours.
On peut décrire deux Chesterfield : le pré- et le post- Blue Retro (n°18). En effet, dans cet épisode, les auteurs nous apprennent que Blutch et lui-même ont été enrôlés malgré eux dans l'armée de l'Union, alors que jusqu'ici, nos deux héros étaient apparemment des engagés (même si l'on se demandait ce que Blutch faisait là ! ).
Mais si le passé des personnages change à partir du numéro 18 (et allusion sera faite à ce nouveau passé dans de nombreux épisodes suivants), leurs caractères demeurent inchangés malgré tout, et la description " morale " du sergent reste valable du premier au dernier album des Tuniques Bleues (même si l'on peut constater une tendance du scénariste à l'étoffer le long des épisodes).
Dans cette description, je commencerai par parler des deux " passés " de Chesterfield et des traits de caractère découlant de ceux-ci, puis je parlerai des caractéristiques permanentes du personnage, dans différentes parties portant sur son sens du devoir, sa bêtise (relative) ou encore l'amour qu'il porte à Amélie Appletown... Enfin, je parlerai de la relation ambiguë entre Chesterfield et le caporal Blutch.
1) Description physique :
Cornélius Chesterfield, dans les premières vignettes dessinées par Salvérius, est un homme gros et gras de taille assez grande et aux cheveux roux. Par la suite, Salvérius le dessinera un peu moins gros, et Lambil le dessinera plus tard avec une corpulence moyenne, robuste sans être gros, malgré les remarques du caporal Blutch sur la " grosse bedaine " de son supérieur ! On peut noter que depuis le numéro 30 environ, Lambil a fait un peu grossir notre ami...
Dans tous les cas, c'est un homme musclé et qui fait preuve dans certaines occasions d'une force redoutable, surtout lorsqu'il s'agit d'assommer des ennemis (et même des amis) !
2) Le passé de Chesterfield :
a) Albums pré-Blue Retro :
Cornélius est un militaire engagé qui n'a que l'armée en tête : c'est un bon soldat qui fait son devoir et il aimerait que tous les soldats soient comme lui. Dans Rumberley (n°15), on apprend qu'il s'est engagé après avoir senti sa patrie en danger. Une erreur ici, car cela signifie que c'est pour défendre l'Union qu'il a rejoint l'armée alors que les épisodes des Tuniques Bleues d'avant Du Nord au Sud (n°2) se passent avant le début de la guerre de Sécession... Apparemment, Chesterfield a toujours vécu au milieu des chevaux, comme en témoigne sa remarque désabusée dans Les bleus de la marine (n°7) où, devenu marin, il regrette la cavalerie : " quand on a été élevé dans le crottin de cheval... ". Mais où donc a-t-il été élevé ?
Dans les planches inédites " Retrouvailles ", disponibles sur ce site, on apprend que Cornélius, orphelin, a été élevé par son oncle Barnaby avec son cousin Arthur, dans une ferme sans doute à mi-chemin entre le Nord et le Sud (cf " Retrouvailles " !) et s'est engagé dans l'armée à l'âge de 16 ans pour ne plus être à leur charge. Une version plus cohérente avec les épisodes avant Du Nord au Sud où il est présent dans l'armée avant la guerre, et qui justifie la citation plus haut (" élevé dans le crottin de cheval ").
On ne sait pas l'âge de Chesterfield, mais il parle à plusieurs reprises de son expérience des guerres indiennes, et traite parfois Bryan et les autres de " bleusaille ", ce qui signifie que c'est déjà un ancien ! Il semble même avoir été responsable de la formation militaire de Blutch, à en croire sa remarque dans Les bleus tournent cosaques (n°12) : "
Vous fûtes mon seul échec " (p. 23)... En supposant qu'il ait environ la trentaine (possible, vu qu'il traite Blutch de " jeune " à la page 29 de Bronco Benny (n°16) ), il aurait une carrière d'environ 14 ans dans l'armée, selon la version " Retrouvailles ", et la cohérence demeure.
Par contre, toute cohérence tombe définitivement à l'eau à partir de l'album Blue Retro...
b) Albums post-Blue Retro
Avec l'album numéro 18, c'est une nouvelle donne ! On efface tout et on recommence : l'oncle Barnaby n'a jamais existé, et Chesterfield n'est s'est pas engagé à 16 ans !
En effet, Blue Retro recrée les origines de nos héros et on y apprend comment ils se sont rencontrés et se sont engagés dans l'armée du Nord.
Cornélius est un garçon boucher vivant encore chez ses parents dans le village de Milford, dans le Connecticut (on ne sait l'état que dans Vertes années (n°34)). Sa mère aimerait le voir épouser Charlotte, la fille de son employeur, tandis qu'il rêve de s'engager dans l'armée, sans doute influencé par son père, Joshua, vieil homme infirme survivant d'Alamo selon lui (en fait blanchisseur dans l'armée, victime d'une mauvaise chute...), qui a des phrases dignes de son fils dans les albums précédents : "
Avant, on savait se battre ! Maintenant, on préfère faire de son fils un boucher plutôt qu'un soldat ! " (planche 2B), ou encore : "
Vous autres, les femmes, vous ne pensez qu'à l'argent ! Mais il n'y a pas que ça dans la vie ! Il y a la gloire, les médailles ! " (planche 3A). On comprend alors d'où vient l'esprit militaire de Cornélius !
Chesterfield (junior) rencontre Blutch, tenancier d'un bar, à qui il livre de la viande. Lorsqu'un défilé militaire passe devant le bar, il semble remué, et c'est là qu'on s'aperçoit que l'armée a un drôle d'effet sur lui. Alors qu'il tente de dire à sa mère qu'il a décidé de s'engager (mais on ne l'apprend que plus tard), celle-ci croit qu'il veut épouser Charlotte, et il n'a pas le courage de la décevoir... Il épousera donc la fille de son patron, au grand dam de Joshua Chesterfield... On voit ici à quel point Cornélius est capable de faire preuve d'abnégation, et il est intéressant de voir que c'est pour sa mère cette fois-ci et non pas devant une autorité militaire comme dans les autres albums.
La série s'intitulant " Les Tuniques Bleues " et non " Les bouchers ", Cornélius n'épousera pas Charlotte, bien sûr, mais s'engagera accidentellement dans l'armée nordiste ! Ayant besoin d'un remontant, il s'arrête dans le bar de Blutch et les deux hommes se saoulent pour " remonter " le pauvre futur marié... Un groupe de soldats nordistes passe par ici et fait signer aux ivrognes un papier pour empêcher ce mariage.
Il s'agit en fait d'une feuille d'engagement, et c'est ainsi que Chesterfield et Blutch se sont engagés ! Si Blutch est vert de rage en s'en rendant compte plus tard et décide de déserter à la première occasion, Cornélius est heureux, avoue que c'était son intention de s'engager et dit que Blutch n'avait qu'à pas signer. Dès lors, Blutch éprouvera un ressentiment éternel vis à vis de Chesterfield.
Au cours de leur baptême du feu, on retrouve les attitudes désormais classiques des deux héros : Blutch refuse de monter à l'assaut et tente même de se passer de fusil en portant l'étendard (avant de comprendre que c'est encore plus dangereux), tandis que Chesterfield charge bravement et accepte l'erreur des officiers qui ont fait s'entretuer les Bleus... Notons une phrase clé de Chesterfield arrivant béat vers le champ de bataille : "
Je vais enfin savoir si je suis un homme ! ". Selon la formule, le ton est donné : il sera bien " un homme ", et Blutch un lâche ( ?)...
Les deux hommes deviennent pourtant inséparables, et Blutch suit Chesterfield dans son plan pour changer de corps d'armée et rejoindre la cavalerie. C'est au prix d'un entraînement nocturne intensif qu'ils deviennent des cavaliers émérites, et par un concours de circonstance qu'ils deviennent des gradés...
C'est un tirage au sort qui confère à Chesterfield son grade de sergent (il en frise l'apoplexie !) et à Blutch celui de caporal...
Ainsi, on apprend que Cornélius n'a rien fait d'héroïque pour mériter ses galons (ce qui est regrettable à mon avis)... et l'on se demande, du coup, de quel droit il traite Blutch comme le dernier des clampins, alors que le hasard aurait pu inverser les rôles et que le caporal et lui-même ont finalement aussi peu de mérite l'un que l'autre...
Du fait du changement d'origine de Chesterfield, toutes les remarques concernant son ancienneté dans l'armée, son expérience des guerres indiennes, deviennent caduques...
Elles disparaîtront des albums ultérieurs bien sûr, et quelques remarques sur ce nouveau passé prendront le pas, mais hélas, toutes les allusions présentes dans les albums antérieurs demeurent, et les relectures de ces aventures pourront au choix amuser le lecteur ou l'irriter ! Fort heureusement, les traits importants du caractère de Chesterfield restent inchangés et valables quel que soit l'épisode des Tuniques Bleues !
3) Un brave soldat :
Le sens du devoir :
Le trait de caractère le plus frappant du sergent, dans tous les albums, est sans doute sa qualité de bon soldat. Il obéit aux ordres, en donne à ses subalternes, recule rarement devant la tâche ou devant l'ennemi, et peut se sacrifier pour la cause de l'Union.
Il suit scrupuleusement le règlement et obéit parfois à des ordres stupides, même après avoir protesté, car ils émanent d'un supérieur, et on ne désobéit pas à un supérieur, comme il le répète à son caporal ! Lorsque ce dernier est outré par l'attitude d'un capitaine sévère (Les déserteurs (n°5)), le sergent lui dit : "
Vous n'avez pas à juger les actes de vos supérieurs, Blutch ", alors qu'il obéit lui-même à contrecoeur... Il lui explique souvent que "
la hiérarchie ne doit pas être bousculée ". Dans Les cousins d'en face (n°23), il affirme ne pas avoir pu refuser l'ordre du Major Ransack, ou il aurait été "
accusé d'insubordination, traduit en cour martiale et fusillé... ou pire encore : chassé de l'armée ! " Cette étonnante hiérarchisation des dangers est révélatrice de la passion du sergent pour l'armée et la guerre...
Quel autre mot que " passionné " pour qualifier un homme pour qui être fusillé serait moins grave qu'être renvoyé de l'armée ? C'est ainsi qu'il obéit même à des ordres qui vont contre ses propres convictions, comme les ordres racistes du capitaine Nepel dans Captain Nepel (n°35). Pourtant, à l'occasion, il peut aussi se révolter contre un supérieur. Dans Les bleus de la marine, il crie après un capitaine et un lieutenant mécontents. Devenu brancardier avec Blutch, alors que les deux hommes sont sur le point de secourir un blessé sudiste, un officier fédéré moins atteint les force à s'occuper de lui-même à sa place.
Nos hommes s'exécutent mais déposent violemment leur supérieur dans l'infirmerie !
On a vu dans Blue Retro que s'il s'est engagé accidentellement, Chesterfield a néanmoins réalisé un vieux rêve. C'est un soldat dévoué qui aime son métier et ne comprend pas que d'autres puissent le haïr. Dans Les Bleus tournent cosaques, il clame son amour pour "
le bruit du canon, l'odeur du sang " (p. 23). De retour d'un combat sanglant (Les Bleus en noir et blanc (n°11), P 21), il dit à Blutch qui en était absent : "
Quel carnage ! Comme je regrette que vous n'eussiez pas été là ! " Il aimerait pouvoir montrer plus tard à ses petits-enfants ses cicatrices de guerre et pour lui, tout soldat devrait faire de même, et surtout Blutch ! Lorsque ce dernier est blessé dans Des bleus et des dentelles (n°22), il est heureux et fier pour lui ! "
Vous avez de la veine ! Enfin, vous aurez de belles cicatrices à montrer à vos enfants et à vos petits-enfants ! " Il semble pourtant regretter un moment ces blessures quand il apprend que Blutch doit être amputé...
Et il se surprend à maudire la guerre, très brièvement : "
Saloperie de guerre ! Eh oh, c'est affreux ! Je ne sais plus ce que je dis, moi ! " Cette phrase nous montre à quel point Chesterfield aime l'armée et, c'est triste à dire, la guerre... Ainsi, peut-être serait-il aussi fou que le capitaine Stark ? Un " fou de guerre "...
Il est vrai que certains épisodes nous le montrent sous un mauvais jour, avec une position de tyran lorsqu'il commande des soldats. Dans les premières histoires dessinées par Salvérius, il traite parfois ses subalternes comme des moins que rien, et les envoie de temps en temps au casse-pipe à sa place (Un chariot dans l'Ouest (n°1))...
Lâcheté ? On verra plus tard que le sergent est plutôt courageux...
Il lui arrive également de s'attribuer les mérites de la réussite d'un plan échafaudé par Blutch (Du nord au sud, Les bleus tournent cosaques), alors que lorsque son propre mérite est récupéré par Stark dans Des bleus en noir et blanc, il fait une crise de nerfs...
Son rêve est (outre d'avoir des cicatrices à montrer plus tard) de monter en grade, alors que d'autres rêvent d'un retour à la vie civile (son cauchemar !).
Décoré par le colonel Appletown à la fin de Un chariot dans l'Ouest, il pense : "
J'ai vécu toute ma vie pour cette minute ".
Il pleure de joie lorsque le président Lincoln le décore dans Des bleus en noir et blanc, sans doute le plus grand moment de sa vie ! Il est jaloux de Blutch quand c'est lui qui est décoré dans Les bleus de la marine et frôle la crise cardiaque lorsqu'il apprend que Blutch est nommé lieutenant dans Les hommes de paille (40). Par ailleurs, il est déshonoré et humilié lorsqu'il se voit dégradé et cassé de l'armée dans Outlaw (n°4) (il revit en apprenant que ce n'était qu'un plan du général !) et devient fou lorsque Blutch lui parle comme à un simple soldat après qu'il a été dégradé à la fin de Les cousins d'en face.
Apparemment, il a pu s'expliquer avec le général Alexander, puisqu'il est à nouveau sergent dès l'épisode suivant. Par contre, on ne comprend pas pourquoi il n'est pas devenu lieutenant après Le David (n°21) où ce même Alexander a récompensé Blutch par un retour à la vie civile et Chesterfield par un grade de lieutenant...
Stilman a inversé les récompenses, mais tout aurait dû rentrer dans l'ordre très vite pourtant...
Mystère ! Gageons en tout cas que le lieutenant Chesterfield aurait été le plus heureux des hommes ! Alors qu'il serait le plus malheureux loin de l'armée... Il ne supporte pas que Blutch le traite comme un civil en l'appelant " Monsieur " parfois, et encore moins de se voir tutoyer par son caporal dans L'or du Québec (n°26) (bien que ce tutoiement, en anglais, ne serait pas un problème, puisqu'il n'existe pas, mais passons !). Bref, le sergent Chesterfield semble ne vivre que pour l'armée et les charges héroïques.
Un sous-officier borné :
A l'instar du capitaine Stark, Chesterfield ne s'attache jamais aux autres cavaliers, qu'il voit tomber à ses côtés comme on regarde tomber des feuilles mortes... La preuve, ce passage dans Des bleus et des dentelles où, cherchant un cheval de rechange après la chute d'Arabesque, il emprunte celui d'un cavalier tué, sans un geste pour le défunt, et sans non plus réconforter le blessé voisin qui lui demande s'il aura le droit d'aller à l'infirmerie...
Il déteste qu'on discute ses ordres et s'emporte souvent après Blutch qui l'interroge souvent sur leur bien-fondé. A plusieurs reprises, il agit en tyran et ne tient pas ses promesses envers Blutch. Après la charge héroïque des cosaques dans Les bleus tournent cosaques, alors qu'il avait promis au caporal de les laisser partir aussitôt, il se rétracte et d'un air sadique dit à Blutch que c'est lui qui avait promis...
Heureusement que Blutch avait anticipé le revers ! Et dans Emeutes à New York (n°45), il renie sa promesse d'enterrer Blutch avec des vêtements de civil (heureusement encore, Blutch trouve le moyen de le persuader, en reniant la sienne de ne plus l'appeler Cornélius !) Le sergent abuse parfois de son grade auprès de ses soldats.
Il est capable, exceptionnellement, de les appeler "
les potes " (Drummer Boy), mais la plupart du temps, il ne fait que leur donner des ordres pas très gentiment, et sans leur laisser d'alternative, comme celui de se grimer en sudistes ou en Indiens pour des photos ridicules dans Puppet Blues (n°39).
D'une mauvaise foi et d'une susceptibilité sans égales, il lui arrive de les frapper pour un rien (une réflexion ou une partie de cartes perdue...) sûrement d'autant plus facilement qu'eux ne peuvent pas répondre. Quoiqu'il lui arrive aussi de faire abstraction de son grade pour se battre, comme dans Black Face (n°20) où il pense donner une correction au fossoyeur noir qu'il vient de traiter de lâche. Mal lui en prend, puisque c'est lui qui se fait assommer ! Notons au passage que ce n'est pas par racisme qu'il a insulté Black Face, mais parce que celui-ci venait d'enterrer vivant Stark, ce qui l'a un peu excédé. Il est vrai que Chesterfield a un fichu caractère, et ce du premier au dernier album !
Avec son despotisme occasionnel et son amour des champs de bataille, ce sont là, à mon avis, des moments où le héros fait preuve d'un manque d'humanité écœurant et décevant, au risque de le rendre antipathique aux yeux du lecteur. Pourtant, il sait se montrer attachant en d'autres occasions, et mérite notre admiration à maintes reprises.
Un homme courageux :
En effet, bien souvent, il agit en véritable héros et risque plusieurs fois sa vie pour sauver Blutch, se sacrifiant pour lui dans certaines occasions. Dans La prison de Robertsonville (n°6) par exemple, où retrouvant Blutch blessé, il lui donne son cheval pour le faire partir et reste pour retenir les sudistes.
Il est aussi prêt à se sacrifier pour d'autres, comme dans Rumberley où il retient (accompagné par Blutch) les sudistes pour permettre aux blessés nordistes de quitter le village, ou dans El padre (n°17) où, après avoir voulu sauver Blutch (qui, à nouveau, est resté à ses côtés) des Indiens, il accepte d'aider les peones menacés par Diaz. Enfin, que dire des innombrables charges aux côtés de Stark, dans lesquelles il ne recule jamais, sans compter celles qu'il lui arrive de lancer lui-même? On peut comprendre qu'il soit gêné par sa cicatrice au postérieur à la fin de Bull Run (n°27) car ce n'est pas en fuyant qu'il l'a reçue mais en allant chercher du renfort, et il est humiliant pour un héros comme lui qu'on puisse croire que c'est en reculant devant l'ennemi qu'il a été blessé.
Pour clore le chapitre "Chesterfield courageux " (qui n'a pas besoin d'être développé davantage tant tout le monde s'accordera sur ce sujet), citons Tripps et Bryan dans Du nord au sud: " Il a un sale caractère mais il a du cran " ; " Il est aussi courageux que bête ".
4) Un idiot ?
Le sergent est-il aussi bête que ses soldats et ses supérieurs le prétendent ? Sans être un génie, il n'est pas forcément plus bête que ses collègues. Au départ, dans les premières aventures, il est même sans doute plus intelligent que Blutch, qu'il n'arrête pas de traiter d'idiot, d'ailleurs.
Il regorge d'idées et de plans dans les situations complexes (par exemple au cours de conflits avec les Indiens), et si ceux-ci mènent parfois à la catastrophe, c'est souvent parce que les choses ne se passent pas comme il avait prévu.
Il est vrai qu'il aurait été plus inspiré de demander des chevaux aux Indiens à la fin de Du Nord au Sud plutôt que de leur en voler, mais comment pouvait-il savoir que cette tribu était en paix ? Et est-ce vraiment de sa faute si le chariot de munitions qu'il ramène à Fort Bow à la fin de Un chariot dans l'Ouest est vide ? S'il n'a pas vérifié qu'il était bien rempli, les autres soldats ne l'ont pas fait non plus, et le Colonel Appletown exagère un peu quand il dit : "
Sergent, s'il existait des médailles accordées aux imbéciles, il n'y en aurait jamais assez pour en recouvrir votre poitrine ! " (dernière case). D'autant plus que parfois, Chesterfield se révèle plus intelligent que son supérieur...
En effet, dans l'histoire courte " Le duel " (La grande patrouille (n°9)), lorsque Appletown demande au sergent son avis au sujet de l'invitation à combattre le chef indien en duel, celui-ci lui conseille de refuser : "
ça m'a tout l'air d'être une ruse ".
Le colonel ne suit pas son conseil et vainc le chef. Fier de lui, il demande au sergent s'il croit encore à une ruse quelconque : "
Plus que jamais mon commandant ". Les Indiens ont occupé le fort pendant que les tuniques bleues regardaient le combat, et c'est bien à cause d'Appletown que c'est arrivé, et Chesterfield aurait pu l'empêcher si on l'avait écouté ! Il a aussi une bonne idée pour "faire des hommes " des jeunes recrues qu'il doit escorter dans l'autre histoire courte " Des bleus et des tuniques " (Des bleus et des tuniques (n°10)) mais il est simplement victime d'un malheureux concours de circonstance (des indiens belliqueux présents au mauvais moment !).
Maintes fois, Chesterefield prouve qu'il peut avoir de très bonnes idées.
Passons sur ses stratagèmes pour conquérir le cœur d'Amélie Appletown dans les premiers gags... Ou au moyen qu'il trouve pour permettre à Plume d'Argent d'entrer dans le saloon de Teddy ET à ses soldats de s'y saouler gratuitement dans l'histoire courte " Tuniques bleues en liberté " (Des bleus et des tuniques), ce qui fait dire à Blutch " Sacré sergent !
Il a beau être gros, bête et laid, mais parfois il a de l'idée "! Sur un plan plus militaire, voici les meilleurs exemples : dans Les cavaliers du ciel (n°8), c'est lui qui a l'idée de délivrer Stark (prisonnier des sudistes) à l'aide du ballon.
Et lorsque le capitaine refuse de le suivre parce qu'il n'est pas à cheval, le sergent réussit à le convaincre par les sentiments, en lui disant qu'en restant, il ne pourra pas mourir au cours d'une charge héroïque comme ses hommes (honte à lui !)...
Dans Bronco Benny, le sergent trouve un moyen de détourner l'attention des Indiens pour permettre aux cowboys de s'échapper par la montagne (il s'en vante en disant " j'avoue que je ne suis pas la moitié d'un imbécile ".
Dans El Padre, il trouve un plan pour occuper les sudistes qui attendent de l'autre côté de la rivière. Si bien que Blutch lui dit : " j'ai l'impression que vous devenez intelligent " ! Hélas, ce plan s'avère inefficace car les hommes ne trouvent pas de passage à gué comme prévu. C'est encore Chesterfield qui trouve le moyen de passer inaperçu dans le Sud dans Le David (n°19) (les déguisements) et un plan pour détruire le hangar du sous-marin. Si nos espions n'avaient pas été repérés, ce plan aurait marché. Dans Black Face, alors que, voyant que le leader noir détruit tout dans le Sud, Blutch propose de retourner vite au Nord, Chesterfield est plus raisonnable et veut arrêter Black Face avant qu'il ne s'attaque aussi aux fédérés.
Blutch lui envoie alors ce compliment : "
J'ai toujours cru qu'il n'y avait place que pour un pet de mouche dans votre cervelle [...] J'avoue que pour une fois je me suis trompé " (planche 25B). Plus tard, par sentiment de culpabilité, il est prêt à prendre des risques pour sauver Black Face, en vain... Dans Les bleus de la balle (n° 28), Chesterfield a une idée de génie pour sauver les déserteurs qu'il vient de capturer et qui doivent être fusillés : puisque le général recherche des artistes, il lui fera croire que c'en sont tous ! Même Blutch qui ne sait rien faire ! Puis il est passionné par le théâtre et parle en alexandrins, ce qui demande un certain talent, n'est-ce pas? Dans En avant l'amnésique (n°29) il regorge d'idées pour faire retrouver sa mémoire à Blutch.
Elles sont inefficaces mais Blutch est-il réellement amnésique ? C'est un autre débat ! Enfin, et c'est à mon avis le meilleur exemple de l'intelligence de Chesterfield, sa reprise en main du camp dans Les planqués (n°38) est tout à fait judicieuse et s'avère très utile.
Il instaure la discipline dans le bataillon, fait creuser à ses hommes une tranchée et leur fait monter un deuxième campement pour y protéger leurs familles en cas d'attaque. Une attaque ayant bien lieu (contre toute attente), ce deuxième camp est salutaire, et les tranchées efficaces...
Par contre, sa gestion de l'accouchement d'une femme de soldat est plutôt laborieuse ! Il s'en sort bien malgré tout, et si cet incident provoque une trêve, c'est Chesterfield qui décide de ne pas reprendre le combat juste après... Lui, le fou de guerre ! Et l'histoire finit en beauté avec un Cornélius attendri par le bébé et qui l'embrasse affectueusement. Enfin, il fait preuve d'humanité, et nous montre même qu'il a une fibre paternelle. C'est à un Sergent exemplaire de bout en bout qu'on a affaire dans cette aventure. (Et là, au risque de le vexer, moi je dis : " Môssieur Chesterfield " ! !)
Pour être impartial, il faut malheureusement évoquer les exemples allant dans l'autre sens : oui, Chesterfield se conduit aussi souvent en imbécile. Pourquoi ces excès de zèle permanents, ce caractère de cochon ? Mais sont-ce vraiment là des signes de bêtise ? Si Blutch trouve son supérieur si stupide, c'est en grande partie parce qu'il ne partage pas son goût pour l'armée et la discipline. Je pense qu'un lecteur approuvant le comportement " militaire " de Chesterfield (il en existe sans doute) ne peut pas le trouver idiot sur ce point.
Il reste évidemment des aspects irritants dans son comportement, comme une certaine autosatisfaction, une tendance à s'approprier les mérites de ses subalternes, de se moquer d'eux, voire d'être violent à leur égard (combien de fois insulte-t-il ou frappe-t-il Blutch, ou même un soldat inconnu qui fait une réflexion (gentille en plus !) sur Amélie Appletown dans Des bleus et du blues (n°43)...
Ces derniers traits de caractère peuvent légitimement nous faire paraître Chesterfield au moins comme une brute !Deux autres exemples d'idiotie : dans Les bleus dans la gadoue (n°13), le sergent se laisse mener par le bout du nez par Johan qui profite de son patriotisme et de sa naïveté, et dans Bull Run, voyant Blutch déguisé en officier sudiste il lui dit demande le plus sérieusement du monde s'il a changé de camp ! (On lui pardonnera cette remarque du fait que l'action se passe dans les premiers mois de leur vie de soldats).
Par ailleurs, dans ce même album, c'est la phrase sarcastique de Chesterfield à Mr Benningfield : "
Venez avec nous si ça vous chante ! " qui est la cause de la " charge " des civils vers Richmond ! En somme, on lui doit la catastrophe de Bull Run ! ! Il se rattrape néanmoins grâce à son idée de faire sauter le pont pour empêcher les chariots sudistes de le traverser.
Dernier exemple (provisoire) de la bêtise du sergent : son entêtement à ne rien dire aux sudistes lorsque Blutch et lui sont prisonniers et sensés révéler les plans d'attaque nordistes dans Les hommes de paille.
Il est sur ce point beaucoup moins intelligent que Blutch qui a tout compris très vite (la fausse promotion, la capture planifiée des deux hommes pour donner des faux renseignements à l'ennemi).
A sa décharge, on rappellera que Chesterfield est un vrai héros prêt à mourir plutôt que de trahir, et il est trop bon soldat pour douter de l'honnêteté de ses supérieurs... Cet incident relève autant de l'héroïsme que de la bêtise de notre brave Cornélius.
Enfin, notre sergent fait parfois preuve d'humour, comme dans Bronco Benny, où Blutch évoquant le risque pour le dresseur de chevaux et eux de se faire aplatir comme des crêpes par les rochers des Indiens, il répond qu'au moins ils pourront passer sous la porte de Saint-Pierre... Cet exemple d'humour noir prouve qu'il a de l'esprit, et quelqu'un qui a de la répartie et ne se démonte pas dans une telle situation ne peut pas être complètement stupide.
En conclusion, Chesterfield est parfois assez bête sans être foncièrement idiot, et il est, comme la plupart des gens, capable du meilleur comme du pire. Un être humain comme les autres, avec ses contradictions, et dont le comportement est surtout guidé par son état de sous-officier dans l'armée fédérée et son esprit militaire.
5) Chesterfield amoureux
Cornélius, dès le début de la série, est amoureux d'Amélie, la fille du colonel Appletown.
Il lui voue un amour fidèle et passionné, et si la jeune femme n'est pas mentionnée dans tous les albums, son nom est souvent cité, et quand elle apparaît, le sergent est dans tous ses états. En sa présence, plus rien d'autre ne compte à ses yeux.
Il est prêt à tout pour attirer son attention et se faire admirer d'elle, mais en général, c'est tout le contraire qui se produit !
Ses mises en scène héroïques avec Plume d'Argent dans les premiers gags de Salvérius lui valent des gifles de la belle, et son mensonge sur le nombre d'Indiens qu'il a tués dans Un chariot dans l'ouest (p. 7) trois coups de parapluie ! Par contre, quand enfin la demoiselle lui donne un baiser sur la joue à la fin de cet album, il est encore plus ému que par la médaille que vient de lui décerner son père !
Chesterfield aime tellement Amélie qu'il frappe Blutch dans Les bleus dans la gadoue lorsque celui-ci lui dit que " toutes les femmes sont des menteuses[...] même Amélie " ! Pourtant, elle n'a jamais eu à lui mentir, puisqu'elle ne s'est jamais intéressée à lui...
Un épisode marquant sur la passion du sergent pour Amélie : Le blanc-bec (n°14). Dans cette aventure, Chesterfield est jaloux du Lieutenant qu'il voit danser avec sa dulcinée. Il en a le cœur meurtri et va se saouler. Est-ce l'effet de l'alcool ajouté à la jalousie qui lui fait frapper le lieutenant après que ce dernier l'a giflé ? Notre sergent si respectueux du règlement frappe un supérieur ! Seul l'amour semble donc plus fort que le règlement !
Cette bagarre menant évidemment à une catastrophe, le jeune lieutenant blesse un enfant indien, fils de chef, et le père réclamant la peau du coupable, Chesterfield se désigne à la place de son supérieur, plus pour en finir une fois pour toutes avec la vie puisqu'il n'aura jamais Amélie, que par sentiment de culpabilité (s'il n'a pas tiré la balle, il est tout de même un peu à l'origine de l'accident).
Il est ainsi prêt à mourir pour passer une dernière fois pour un héros aux yeux d'Amélie, afin qu'elle voie qu'il s'est sacrifié pour qu'elle puisse garder son prétendant...
Personnellement, je trouve ce passage poignant, et Cornélius devient ici un héros cornélien ! Mais il apprend alors que le " prétendant " n'est en fait que le frère d'Amélie ! Tout ça pour ça ! Il ne saisit pas la complexité de la situation, mais semble juste penser que finalement, Amélie n'en aime pas un autre, qu'il a encore toutes ses chances ! Heureusement, tout se terminera bien : le jeune indien sauvé, George Appletown envoyé charger avec nos héros et Stark... Et Amélie toujours célibataire ! !
Amélie réapparaît inopportunément dans El Padre, où Blutch la trouve dans un chariot volé par les bandits mexicains à des fédérés. Chesterfield est abattu (moralement) en l'apprenant, d'autant plus en se rendant compte qu'elle risque de le voir avec la tonsure qu'il a dû se faire pour se déguiser en prêtre ! Et en effet, celle-ci le voit et éclate d'un fou rire coriace ! De retour à Fort Bow avec l'otage libérée, Chesterfield est choqué d'apprendre que le colonel aurait, par devoir, préféré laisser mourir sa fille que de l'échanger contre les armes que réclamaient les ravisseurs. A tel point qu'il ose l'insulter ! Encore une fois : l'amour lui a fait oublier le règlement...
Comme il ne la voit que très rarement, Chesterfield préfère qu'on ne parle jamais d'Amélie, et menace parfois Blutch quand il prononce son prénom. Il semblerait que la combinaison des noms " Blutch-Amélie " soit pour lui la pire des choses. En témoigne ce raisonnement absurde lorsque, voulant tuer George dans Le blanc-bec, il se ravise et dit à Blutch : "
J'abats mon rival, on me fusille, et qui reste seul ? Vous, bête type ! Et face à vous, une pauvre jeune fille sans défense ! ".
Se pourrait-il que Blutch aussi en pince pour Amélie, ou Chesterfield est paranoïaque ? Le " Yêk yêk yêk " du caporal peut nous faire douter ! En tout cas, le sergent est jaloux. Il fait une crise de nerfs à la fin de Baby Blue (n°24) en apprenant que le caporal vient de passer quelques jours auprès d'Amélie ! Et lorsqu'il décide de quitter l'armée pour rejoindre les mormons dans Grumbler et fils (n°33), Blutch lui fait changer d'avis en lui disant que c'est lui qui veillera sur Amélie désormais...
L'amour que porte Chesterfield à Amélie semble sans faille, néanmoins, il arrive au sergent de ne pas rester insensible au charme d'autres femmes dans certains albums...
Il y'a cette femme sudiste qui offre son hospitalité aux saboteurs mexicano-nordistes dans Et pour 1500 $ de plus (n°3), et Johan, la soi-disant héroïque sœur de soldat nordiste disparu dans Les bleus dans la gadoue. S'il ne tombe pas amoureux de la dernière mais éprouve seulement de la tendresse pour elle (d'ailleurs, il évoquera Amélie un moment (cf plus haut) et ne lui est donc pas infidèle), on voit bien des cœurs dans ses yeux lorsque la veuve sudiste lui dit " Justement, je pensais à vous "...
Mais c'est là la seule fois qu'il en pince pour une autre, et Amélie est bien la seule femme de sa vie. Si bien qu'on lui souhaite de pouvoir l'épouser un jour, n'est-ce pas ?
On peut imaginer le couple Chesterfield-Amélie dans un dialogue cocasse du sergent avec Blutch dans Les planqués (planche 19), lorsque Chesterfield dit que si les femmes du camp s'occupaient de la femme enceinte, " pour une fois elles servir[aient] vraiment à quelque chose " :
Blutch : "
Pauvre Miss Appletown, si elle entendait ça !
Chesterfield : -
Quand nous serons mariés, je ne l'emmènerai pas sur les champs de bataille, moi ! Elle restera tranquillement chez moi à m'attendre en faisant de la dentelle tout en s'occupant de nos enfants.
B -
Ah, parce que, en plus, vous comptez avoir des enfants ?
Ch (après avoir hurlé après des enfants qui se sont incrustés dans sa tente ) -
Oui môssieur, mais le plus tard possible ! "
D'aucuns diront que ce rêve ne se réalisera jamais tant Amélie semble ne pas supporter le sergent dans certains épisodes. Pourtant, les visites de Chesterfield et Blutch à Fort Bow lui font parfois plaisir, et elle embrasse même l'heureux sergent sur la joue à la fin de Captain Nepel. Du coup, notre ami amoureux ne se rase plus et ne se lave plus la figure les jours suivants pour garder une trace de ce baiser inespéré ! Dans les dernières aventures où Amélie apparaît, il n'y a plus de dispute avec Chesterfield et elle a l'air de l'apprécier plus que de le détester comme aux débuts de la série. Dans Des bleus et du blues, Chesterfield tombe dans les pommes en apprenant qu'Amélie se trouve dans le village avec son frère. Mais c'est la douche froide quand Blutch le rappelle à la triste vérité : "
Il faut vous rendre à l'évidence, sergent, face à un officier avec vos galons, vous n'avez aucune chance " (planche 26). Le caporal jouait pourtant le jeu peu avant, en appelant George "
votre futur beau-frère ". Un petit miracle a lieu : Amélie apprend la visite de nos deux héros et quitte le bal des officiers pour venir les saluer... et danse avec Chesterfield ! Le lendemain, le sergent est triste de devoir partir après une si bonne soirée, et sans l'avoir revue, mais lorsque George vient au camp annoncer son mariage avec Abigail Stillman, il lui dit : "
Le jour de notre mariage, Amélie a bien insisté pour que vous soyez présent, sergent ".
Chesterfield s'évanouit sous le coup de l'émotion ! Un rapprochement peut donc sembler envisageable. Il ne manquerait pas grand-chose pour que leur union soit possible, par exemple : que Chesterfield devienne officier ? Voilà qui réaliserait les deux rêves de notre héros ! Mais ceci mettrait également un terme, je pense, à la série...
C'est la fin rêvée pour beaucoup de lecteurs, s'il devait y en avoir une : Chesterfield lieutenant, la guerre terminée, Blutch rendu à la vie civile, et le mariage de Chesterfield avec Amélie ! Messieurs les auteurs, qu'en pensez-vous ?
6) La relation Chesterfield-Blutch
Pour être complète, cette partie devrait être abordée sous les deux angles, mais mon but étant de décrire Chesterfield, je ne parlerai ici que de la relation Blutch-Chesterfield vue du point de vue du sergent.
Tout d'abord, oublions les albums post- Blue Retro : nous ignorons que c'est à cause de Chesterfield que Blutch est dans l'armée. Le rapport entre les deux hommes peut sembler propre à un rapport sergent / caporal. Chesterfield donne des ordres à Blutch et on lui pardonnera de s'emporter si ce dernier les conteste. Pourtant, on perçoit quelque chose d'un peu étrange dans leur relation, car les deux hommes semblent se haïr, et ils font souvent mine de se tirer l'un sur l'autre (surtout Chesterfield sur Blutch), mais on dirait aussi que le sergent ne peut se passer du caporal. Pourquoi l'emmène-t-il avec lui dans toutes ses missions ? On peut imaginer qu'il lui fait confiance malgré tout, ou bien est-ce seulement pour toujours avoir un œil sur ce déserteur en puissance ? Une réponse à ce mystère est apportée dès le deuxième album (Du nord au sud). Lorsque Blutch lui demande pourquoi il l'a choisi comme partenaire pour une mission dangereuse, Chesterfield, complètement saoul, lui répond : "
parce qu'hic je vous aime, Blhips " ! N'allons pas voir ici une déclaration d'amour homosexuel de Chesterfield à Blutch, mais en tout cas, il doit l'apprécier comme ami, et cela peut paraître très surprenant !
On peut trouver plusieurs passages dans les albums où l'on voit que Chesterfield apprécie réellement Blutch. Dans La prison de Robertsonville, Le sergent cherche le caporal qui a disparu, et le retrouvant inanimé, il le croit mort, et pleure de joie en voyant qu'il n'est que blessé. Au passage, il se permet de l'appeler "
mon petit " et le tutoie. Mais il est vite fâché lorsque Blutch l'embrasse sur la tête, et un peu plus loin il l'évoque en l'appelant "
cet idiot " puis "
ce corniaud "... Dans l'album suivant (Les bleus de la marine), Chesterfield veut secourir Blutch qui feint d'être blessé, et empêché par Stark, il lui dit : "
Mais je ne peux tout de même pas abandonner un ami ! ". Stark s'obstinant, le sergent démissionne de la cavalerie, et tout ça pour Blutch ! Belle preuve d'amitié, non ?
Dans Les cavaliers du ciel, croyant Blutch gravement blessé, il lui apporte des fleurs, pleure sur son sort et dit à un soldat ému qu'il l'aimait "
comme un fils " ! On peut se demander s'il y'a une telle différence d'âge entre les deux héros pour que le sergent aime son caporal comme un fils plutôt qu'un frère...
C'est sans doute le fait que Blutch soit son subalterne qui impose cette filiation. Pourtant, il lui fait avaler ses fleurs en découvrant la supercherie ! Sans doute est-il vexé d'avoir ainsi dévoilé son sentiment, surtout pour un menteur ! Dans Les bleus dans la gadoue, avant d'être fusillé et Blutch étant libéré, le sergent, la larme à l'œil, lui serre les mains en disant "
Blutch, mon ami, mon frère "...
Mais l'aime-t-il vraiment ? Une phrase clé dans Des bleus en noir et blanc, après le départ de Blutch qui devient photographe : "
Blutch parti ! C'est atroce ! Je le hais, je le déteste, mais quand il n'est pas là, je me sens tout nu ! " Et un peu plus tard, il prétend avoir été "
comme une mère pour lui "... Pourquoi notre sergent dit-il ainsi éprouver de l'amitié puis de la haine pour Blutch ? Qu'en est-il réellement ? Si les exemples où il semble le haïr sont légions, tous ces moments où il semble l'apprécier nous empêchent de croire à cette haine. Paternel, maternel ou fraternel, il semble réellement y'avoir une forme d'amour du sergent à l'égard de Blutch, même s'il n'ose s'en convaincre et prétend le haïr. Et s'il se montre parfois si violent à son égard, c'est parce que ce dernier ne se comporte pas comme Chesterfield le voudrait. Il a tendance à prendre le caporal pour un idiot (c'est réciproque, on l'a vu) et pour un lâche. Souvent, en effet, il doit le menacer de son arme pour le faire charger jusqu'au bout, et on ne compte pas le nombre de fois où il fait mine de lui tirer dessus (ou tire à côté) pour le faire obéir, et où il le frappe.
Comme on dit : "
qui aime bien châtie bien " ! Pourtant, dans certaines occasions, il sait aussi se montrer redevable, en fermant les yeux sur les " lâchetés " du caporal,ou en lui donnant un oreiller à la fin de Les bleus dans la gadoue pour le remercier de l'avoir sauvé! Il y'a une forme d'amour-haine entre les deux hommes, et sans exagérer, je pense que l'on peut parler ici d'une relation quasiment sado-masochiste, nos héros passant des expressions d'amitiés (parfois des bisous volés sur le front) aux actes violents (insultes, menaces de mort, coups de poings etc.) mais pas dans le sens " sexuel " du terme, bien sûr.
Avec Blue retro, la donne change à peine. On y apprend que c'est à cause de Chesterfield que le pacifique Blutch se retrouve incorporé dans l'armée de l'Union. Ceci explique deux choses : - pourquoi les deux héros sont inséparables (ils ont un vécu en commun, et ayant fait ensemble leurs premiers pas dans l'armée, ce qui rapproche, il peut sembler normal qu'ils souhaitent y évoluer ensemble)
- pourquoi Blutch a du ressentiment pour Chesterfield à qui il doit son malheur, et pourquoi il lui voue cette haine tenace ; et par delà, on peut imaginer que Chesterfield veut garder un œil sur Blutch pour l'empêcher de déserter ou au contraire pour le protéger, se sentant responsable de son incorporation? Paradoxalement, il lui confie parfois des missions périlleuses, mais il lui arrive aussi de se sacrifier pour lui (voir plus haut). On remarque aussi que le sergent témoigne de la pitié envers Blutch en apprenant son passé dramatique dans Vertes années et essaie de lui rendre plus agréable son séjour en prison !
On trouve dans ces albums autant d'exemples de l'amour-haine des deux hommes que dans les premiers. En vrac : des instants de complicité, des disputes, des menaces, des bagarres à tout va...
Chesterfield est toujours confronté à la couardise du caporal. Il est tellement habitué à le voir se comporter en lâche qu'il éclate de rire, incrédule, en apprenant que Blutch a réussi à faire un prisonnier dans Quantrill.
Comme quoi il peut encore être surpris par son camarade ! Voici des exemples, plus importants à mon avis, de l'amitié du sergent pour le caporal. Dans Des bleus et des dentelles, Chesterfield est heureux pour Blutch qui aura enfin des belles cicatrices à montrer à ses enfants et ses petits-enfants (voir plus haut)...
Il menace le médecin pour qu'il soigne le caporal en priorité, puis il se surprend à maudire la guerre en apprenant que Blutch doit être amputé (voir plus haut). Enfin, quand Blutch est accaparé par son infirmière et ne s'occupe plus de lui (ni même d'Arabesque), notre Cornélius est très jaloux ! Il doit vraiment l'apprécier pour se mettre dans un tel état. Une autre preuve ? Dans L'oreille de Lincoln (n°44), il demande à Blutch de l'accompagner dans une petite mission.
B. "
Encore ? Décidément, vous ne pouvez pas vous passer de moi ? " Ch. "
Non. SMACK ! " B. "
Ah, bas les pattes, hein ! ".
Ce petit dialogue est à mon avis représentatif de la relation qui lie les deux hommes.
Chesterfield a besoin de Blutch à ses côtés pour le surveiller, pour faire appel à lui au besoin, pour avoir le plaisir de lui donner des ordres, pour se défouler, et parfois pour se confier. Il est son faire-valoir et son souffre-douleur. C'est en présence de Blutch qu'il est le plus autoritaire, mais aussi parfois qu'il se montre le plus humain. Les deux hommes se sauvent mutuellement la vie à de nombreuses reprises, et ils sont un peu des anges gardiens l'un pour l'autre, autant que leurs propres poisons ! Du point de vue exclusif de Chesterfield, maintenant (car la réciproque serait fausse), Blutch est un élément indispensable à sa vie.
Conclusion
La lecture des 45 albums (à ce jour) des Tuniques Bleues ne suffit sans doute pas à cerner complètement le personnage complexe de Cornélius Chesterfield, tour à tour imbécile, râleur, tyrannique, jovial, humain, fin stratège, etc. C'est un personnage avec ses contradictions comme tant d'autres, dont la condition de militaire (et a fortiori de sous-officier) guide son comportement et son caractère. C'est sans doute ce qui explique en partie que plusieurs personnes sur ce site ont exprimé leur dégoût du personnage, mais peut-être n'ont-ils vu de lui que le côté négatif.
Je me suis efforcé, dans cette petite description, de faire apparaître le bon qu'il y'a tout de même en lui, et j'espère que les lecteurs sauront s'accorder sur ce point et l'apprécier un peu plus. J'espère aussi que mon exposé n'aura pas eu l'effet inverse !
Dans tous les cas, saluons le courage des auteurs qui ont réussi à créer un personnage haut en couleurs, un antihéros, non dans son comportement, au contraire, mais dans son caractère, par opposition à certains autres héros " policés " de bandes-dessinées.
Merci aussi de l'avoir fait évoluer, car le fait que le Chesterfield des albums récents ne soit plus tout à fait le même que dans les premières histoires ne peut être qu'une bonne chose. Peut-être verra-t-on bientôt d'autres changements, et qui sait, pour le meilleur ?
Eric Siffointe (alias Higgins), juin 2002 à janvier 2003