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Interview de Cauvin
le 2 Septembre 1996 (eh oui ça date un peu...) la revue 'Americana' dépéchée par le GERHAN (groupement d'étude et de recherche sur l'histoire de l'amérique du nord) rencontrait Raoul Cauvin, pour lui consacrer une interview...

Merci à Patrick de L'Association du Club Confédéré et fédéral de France qui me l'a gentiment envoyé.

Tous les auteurs des "Tuniques bleues" semblent avoir débuté aux Editions Dupuis comme "lettreurs". En quoi consistait cette fameuse fonction ?

R.C - Je suis obligé de revenir un peu en arrière parce que ma vie commence par un gag. J'ai fait mes études à Saint-Luc où j'ai appris la lithographie publicitaire, mais ce métier n'existant plus, quand je suis sorti de l'école, je me suis retrouvé dans une usine de boules de billard, mais pas pour les mettre en couleur. Ca, c'est un gag!

Puis, après mon service militaire, le 15 mai 1960, je suis entre chez Dupuis. Comme tous les anciens, c'est à dire, Jamic, Salvérius, Lambil, etc., je recevais les planches, bien souvent écrites en français, et il fallait relettrer dans les bulles les textes néerlandais. Voila pourquoi j'ai acquis ce genre d'écriture. On faisait aussi des grilles de mots croises.

Eux faisaient déjà des petits dessins et j'ai aussi commencé à faire ce genre de trucs-la. Mais je n'étais pas très doué. Quand je me suis marié, un an après, je trouvais normal qu'on m'accorde une augmentation parce que j'etais marié ! Et quand j'ai été trouver le chef du personnel. il m'a dit: " Ecoutez, il vaudrait mieux chercher ailleurs, parce que votre avenir n'est pas ici ". Parce que j'étais moins doué que les autres et il avait raison ! Heureusement, à l'époque, on cherchait un cameraman de dessins animés. Je n'avais jamais vu de camera ni de pellicule mais j'ai risqué le coup !

C'est à cette période que j'ai commencé à connaître vraiment les grands dessinateurs comme Roba, Tillieux, etc. Et je m'apercevais que, s'il y en avait beaucoup qui savaient bien dessiner, certains ne savaient pas raconter d'histoires, et j'ai essayé de faire du scénario à l'époque. Entre 1960 et 1970.


Et comment ces premières tentatives ont-elles été accueillies ?

R.C. · C'est une époque sur laquelle je n'aime pas trop revenir, mais quand vous tombez sur un rédacteur en chef a qui votre tête ne revient pas... Je ne parle pas de l'éditeur, I'éditeur, c'est encore un cap a franchir ! Mais quand vous arrivez avec votre travail et que vous avez quelqu'un devant vous a qui vous ne plaisez pas...

Et pourtant, c'est grâce à lui que j'ai connu Claire Bretécher. Bretécher cherchait un scénariste -alors qu'elle n'en avait pas besoin ! Elle a montré par la suite qu'elle était une scénariste convaincue ! Moi, je débutais et il a dit: "Tiens, pourquoi ne pas les mettre ensemble ? "

Mais ce n'est pas lui qui m'a lancé ! C'est vraiment Charles Dupuis qui, un jour, m'a appelé et m'a dit: "Pourquoi ne faites-vous pas le scénario ?" Alors que cela faisait des années que j'en faisais et qu'on ne les voyait jamais!

Mais c'était très dur de démarrer, quand même...


D'où vous est venue l'idée de base des "Tuniques Bleues", a savoir une bande de militaires americains du 19eme siècle tenant on fort dans l'Ouest, contre les Indiens ?

R.C - Quand Lucky Luke a quitté le journal, il n'y avait plus de western dans Spirou. Et Salverius était un fou, mais vraiment dingue des Indiens ! Quand Morris est parti, j'ai été le trouver je n'étais pas le seul, on était quatre, si mes souvenirs sont bons- j'ai été trouver Salve en lui demandant s'il ne voulait pas travailler avec moi.

Parce que, le scénariste, c'est ainsi, il vend des savonnettes, au départ I C'est pour ça que j'en veux toujours aux dessinateurs. A l'époque, j'allais présenter mes scénarios comme des savonnettes et on me disait: "Quand tu seras connu... " Mais c'est tuant ! C'est pour ça qu'encore maintenant, les scénaristes, je les défends à outrance ! C'est un métier très difficile. On n'est pas connu, mais si on ne travaille pas, comment voulez-vous être connu ?

Salve m'a dit: "On va présenter les quatre scénarios à Dupuis et il choisira". Salvé optait plutôt pour un petit chercheur d'or. Or moi, je me disais qu'essayer de refaire un western face à Morris et Goscinny. surtout, c'était David contre Goliath, mais seulement, là, Goliath aurait vraiment gagné !

A l'époque, c'était la grande vogue des tuniques bleues, justement, des films de Walsh, etc.. et je n'en ratais aucun. Et je me suis dis: " Je vais faire ça " Donc, je ne connaissais rien de la guerre de Sécession, si ce n'est une atmosphère. Et alors, j'ai commencé à présenter des histoires...

Ce sont celles qui ont été reprises après la mort de Salverius, dans les numéros 9 et 10. Ca, c'est vraiment l'histoire des "Tuniques Bleues". C'était l'époque ou ses personnages étaient un peu caricaturés. Ils faisaient encore vraiment BD. Et puis, un jour, j'ai fait Du Nord au Sud et il a complètement changé de style, sans même m' en parler, et je me suis retrouvé du jour au lendemain devant un semi-réalisme.


Pourquoi avoir quitté I'Ouest pour l'Est et la guerre de Sécession ?

R.C. - Parce que, tout doucement, je devais trouver une matière et l'Ouest, c'était rabâché et re-rabâché !

Dans la guerre de Sécession, il y avait "Blueberry", et Dieu sait si c'était bien fait. En humoristique, il n'y avait quasiment rien. Morris n'a pas abordé la guerre de Sécession, juste un peu les tuniques bleues. Mais sur la guerre de Sécession, il n'y avait rien. Je trouvais que c'était une idée formidable.

Au début, on a fait deux, trois histoires. en tâtonnant. Et pendant que je faisais ces histoires, je me suis dit: "Je vais me casser la figure ! Il me manque quand même la documentation... ". Et je me suis plongé dans la guerre de Sécession. Je suis passé d'un bouquin à l'autre et maintenant, j'y suis jusque là. J'ai découvert que c'était une guerre fratricide, j'ai découvert que les Noirs n'avaient été qu'un prétexte de guerre, j'ai découvert que leur condition, dans le Nord, était à peine plus enviable que celle de leurs frères du Sud, et quand on les a engagés dans les armées, c'était surtout pour faire les corvées. Comme creuser des latrines ou enterrer les morts.

J'ai aussi découvert une fabuleuse galerie de personnages et puis, toutes ces choses qui existaient: les sous-marins, les ballons, les photographes, etc.


Justement. qu'est-ce qui vous a poussé à Intégrer des éléments tout a fait historiques dans une série qui, au départ, n'avait strictement rien de réaliste ?

R.C. - Seul le départ est historique, parce qu'après, je brode!


Certes, mais vous racontez quand même la bataille de Bull Run, par exemple, ou le duel "Alabama" - " Kearsarge " ?

R.C. - Oui, voyez-vous, je vais chercher dans les bouquins les personnages et les évènements les plus marquants. Bull Run, je tombe sur le truc et je découvre que les familles étaient la ! C'est complètement dingue ! Les ballons, les sous-marins, etc., existaient, C'est formidable !

Les photographes, Mathew Brady... Je me suis attaché vraiment à cette époque. Elle est tout a fait étonnante. Il s'est passé tellement de choses en 4 ou 5 ans: des généraux imbéciles, qui ont détruit des armées entières. C'est complètement dingue, mais c'est vrai !

Pour Duel dans la Manche, je découvre sur une photo " l'Alabama " en train de couler. Je me dis: "C'est formidable, ça doit être une histoire intéressante". Je me penche sur tous mes livres, ici, je dois vous dire que je ne connais pas l'anglais et que je suis donc toujours obligé de me référer à des traductions- et je trouve des fragments, des bribes d'histoires sur le corsaire, I'Alabama. Je réussis à trouver le bateau qui l'a coulé. Je savais qu'il était a Amsterdam, en Hollande. Et je construis mon histoire tant bien que mal. Moi, du coté histoire, Lambil, en se débrouillant pour savoir ce qu'était l'Alabama, à ce moment-la. Un voilier transformé, mais comment ? Comment étaient ses chaudières ? Son fameux canon sur disque, etc.

Bref, on a fait cette histoire, et on était bien contents. Et puis, quand l'album est sorti, j'ai eu toute la documentation que je voulais ! J'ai eu des bouquins sur la bataille, telle qu'elle s'est passée, heure après heure. II y avait même des photos du menu du bateau ! Et des photocopies des journaux de 1864 ! Tout ça quand j'avais terminé ! C'est trop bête, parce que sans rigoler, j'aurais pu faire trois albums là-dessus ! Ce n'est pas mon style, mais il y avait moyen ! Et puis, tout ça m'arrive après... Je ne peux plus recommencer a faire un album sur l'Alabama !


II n'y a pas de réelle chronologie d'un album à l'autre, ce qui entraîne parfois des contradictions. C'est ainsi que " Du Nord ou Sud " et " Blue Retro " donneront deux versions différentes de l'engagement de Blutch et Chesterfield dans la guerre de Sécession. Pourquoi ?

R.C. - Dites-vous bien que j'ai commencé les "Tuniques Bleues" avec Salvé, sans connaître la guerre de Sécession et je les ai mis dans la guerre parce que ça me plaisait bien. L'Histoire ne jouait pas de rôle... Il faut faire abstraction du tout début, parce qu'au tout début, je tâtonnais, je ne savais pas où j'allais, et puis tout doucement, j'ai commencé à poser des jalons, mais un peu trop tard...

Vous savez, quand on crée une histoire, je vais vous avouer franchement, on ne sait pas très bien où on va, alors, on travaille, et puis, on commence seulement -si ,ca plait, si les gens aiment bien- a bien cerner son problème, mais un peu tard, parfois... On a fait des gaffes dans le temps...


Comment trouvez-vous vos idées de scénario pour les "Tuniques Bleues" ?

R.C. - Je zappe sans arrêt. A 8 heures, je suis au lit, et je zappe. Je zappe sur tous ces vieux films qui passent sur ARTE, et là, je vais parfois pêcher des trucs, que je remets dans mes "Tuniques Bleues". Je ne dis pas que je copie, mais je me dis: "Tiens, avec ça, il y a moyen de faire ça et ça", et là, ça peut me donner des idées du tonnerre !

Pour moi, faire du scénario, c'est inventer de A jusque Z. c'est un peu comme se raconter une histoire...

Et quand j'ai fini l'histoire, je la montre à mon épouse, qui est aussi BD que je suis électronique ! Elle lit mon scénario et si elle me le rend en disant: "Ca va.", je peux le mettre à la poubelle, il ne vaut rien du tout !

Même chose avec Charles Dupuis, à l'époque, quand il me disait: "J'ai bien rigolé'. Je sais que ,ça va marcher dans le grand public", mais si je montrais le scénario à la secrétaire, elle ne comprenait rien du tout ! C'est pourquoi je le montre à mon fils, parfois, ou à mon épouse.

Et puis, je le dessine et je vois si ,ca va...

Si je prends l'histoire la plus difficile que j'aie faite, " Duel dans la Manche ", j'ai vraiment du me creuser la tête pour savoir comment arriver à mettre les tuniques bleues dans le bateau, comment ils arrivent en Hollande, ce qu'ils font en Hollande, qui ils rencontrent. Ca m'a demandé énormément de temps pour savoir ce qu'on sait maintenant.

Quand j'ai fait l'histoire de la jeunesse de Blutch, j'ai du aller fouiller dans tous mes livres pour savoir si c'était plausible, qu'il passe à tel ou tel endroit, si les mines existaient bien à l'époque, etc.

Pour Drummer Boy, je suis parti sur les photos des petite tambours, et pour les Planqués, sur le fait que les familles suivaient, un peu comme dans les guerres napoléoniennes. lI y avait les femmes, les enfants. II n'y avait pas que les épouses légitimes, d'ailleurs ! C'est vrai que les mecs ne se privaient pas entre deux batailles ! C'est aussi un sujet que j'aimerais bien aborder un jour, parce que c'était vrai, mais comment y arriver sans choquer ? Et dans les "Tuniques Bleues", vous pouvez regarder, il n'y a rien qui choque.


Dans L 'Album de l'Album, vous déclarez: "Quand je raconte la verité, beaucoup sont sceptiques..." Pouvez-vous nous en dire plus sur ce scepticisme ?

R.C. - Prenez Les Bleus en noir et blanc, par exemple, ou vous voyez Blutch distribuer des photos a tout le monde. Qu'est-ce que j'ai reçu comme lettres ! On m'a dit: "Mais c'est faux !, alors que le procèdé existait bel et bien !

C'est un peu pareil dans toutes les guerres: il s'y passe des choses tellement effarantes que les gens disent: "C 'est pas vrai ! C'est pas possible !. Mais si !


Il semble que l'album Black Face ait suscité pas mal de réactions ? De quels types ? D'autres albums ont-ils suscité autant de réactions ?

R.C. - II faut que je vous explique qu'au début, j'étais bien vu par les critiques, mais quand vous devenez ce qu'on appelle des "commerciaux", alors, ce n'est plus bon ! C'est aussi valable dans le cinéma. Bref, quand je sors un "Tuniques Bleues", les critiques ne manquent jamais de me descendre en flamme. Pas tous, bien sur, mais il y en a deux ou trois qui m'ont vraiment en point de mire !

Quand j'ai fait Black Face, ils m'ont tous dit: "C'est formidable ! Continuez !, vous avez découvert ce que vous devez faire !" Et quand j'allais en dédicace, les gens me disaient: "il ne faut pas continuer comme ca, parce que ce n'est pas marrant..." Et bien sur, je préfère mon public aux critiques ! lls le savent bien. d'ailleurs, ils me le rendent bien !

Dans Black Face, j'ai simplement voulu montrer que les Noirs n'étaient qu'un prétexte de guerre...

Attention ! Je ne suis pas raciste, loin de la ! La preuve: j'ai fait un Captain Nepel !


Et quelles ont été les réactions ?

R.C. - je vais être tout a fait honnête: j'ai reçu quelques lettres et des copies d'articles de journaux, qui donnaient toutes les séries que je faisais, et disaient de ne plus les acheter. C'était l'extrême droite, mais franchement, j'ai plus d'ennuis avec ceux qui sont contre le racisme ! On ne peut plus rien faire !

Je prends "Cédric": je fais un cuistot qui mange des merguez: je suis un raciste ! J'ai fait une histoire dans "Les Femmes en blanc", qui est parue dans Le Soir, ou le type est en train de mourir. Le docteur se tourne vers l'infirmière et lui dit: " AIlez avertir la veuve, ce sont les derniers moments !

Alors, il y a 10 femmes qui entrent. On Voit que le mec, c est un émir. Je suis raciste !

Alors, mon rêve, un jour, ce serait de faire une exposition de scénariste, c'est à dire, de mettre ma planche, mon scénario, la planche du dessinateur, et les lettres des gens -excusez-moi du terme- imbéciles qui m'écrivent... On ne peut plus rien faire. C'est fini !

Dans un autre genre, j'ai eu un jour le malheur, je ne sais plus dans quel album... Bref, Blutch est dans l'herbe, le cheval lui passe dessus, et il se relève en disant: "Faites attention où vous mettez les pattes de votre cheval !" Et j'ai reçu des lettres de snobs disant qu'un cheval n'avait pas de pattes rmais des jambes ! Bon sang ! A ce moment là, c'etait des engins de guerre, les chevaux. Je ne vois pas les hussards de Napoléon venir me dire que leur cheval avait des jambes ! Pour eux, c'etait les pattes du cheval ! Une patte brisée, comme ils disaient, à l'époque ! C'est Victor Hugo, je crois, qui parle des chevaux aux pattes brisées. Alors, pourquoi n'écrivent ils pas à Victor Hugo ? Pourquoi toujours à moi ? C'est embêtant !


A quoi attribuez vous le succès des "Tuniques Bleues" ?

R.C. - Quand j'ai commencé les "Tuniques Bleues", c'etait encore et toujours la grande vogue des westerns à la télévision. Le public, à l'époque, continuait à apprécier ce genre d'histoires et les "Tuniques Bleues" ont profité de ce succès.

Maintenant, je vais vous avouer une chose: les gens qui ont commence à être dingues des "Tuniques Bleues" à cette poche-la, sont les mêmes qui les lisent encore aujourd'hui. Parce que les jeunes, les tuniques bleues, ça ne leur dit plus rien du tout ! Et si certains commencent quand même, c'est simplement parce que les parents ont aimé ces "Tuniques Bleues", ont rigolé avec les "Tuniques Bleues...

Je pense que c'est de toute façons une erreur de croire que la BD est pour les jeunes. C'était peut-être vrai avant. Maintenant, je fais le calcul suivant: entre trois et onze ans, les gosses regardent Dorothée à la télévision, les cassettes, etc. Puis, ils commencent les Game-Boys, les petits ordinateurs, etc., jusqu'à quinze, seize ans. Puis, après ça, c'est la mobylette, c'est les filles ou les garçons... Alors, la BD, dans tout ca ? Non ! Mais on les rattrape après...

Quand je vais en dédicace, s'il y a un gosse, je l'appelle pour qu'il ne soit pas écrasé ! II n'y a que des adultes ! Ce sont des gens qui ont au moins 22 ou 23 ans, des étudiants qui commencent la BD, mais pas en dessous !

C'est une folie de croire qu'on travaille pour les enfants ! De là, des BD comme "Le Petit Spirou", qui ne sont pas pour les gosses. C'est bien la preuve ! D'abord, les gosses ne comprendront pas . Et un gosse qui va lire les "Tuniques Bleues" ne comprendra pas ! Même "Cédric"! Ils peuvent lire "Cédric, mais je ne crois pas qu'ils saisiront tout. On ne travaille pas pour eux.

Mais pour en revenir au succès des "Tuniques Bleues", on continue sur l'engouement du départ. Si nous avions pu continuer à monter comme au début, croyez-moi, on serait drôlement heureux ! Mais non à un moment donne, la courbe ne s'est pas incurvée, non mais elle s'est stabilisée. Ca ne descend pas, ca ne monte pas. Donc, s'il y en a qui lâchent, d'autres viennent et s'y attachent, mais ça reste toujours très bien, croyez-moi ! Je touche du bois !


Quel est le tirage moyen d'un album, pour avoir une idée ?

R.C. - Un gros succès, comme un " Boule et Bill " ou un Peyo à la grande époque, pouvait atteindre 5 a 600 000 exemplaires ou plus. Un Goscinny, un Uderzo atteint, je crois, près d'un million d'album. Là, ce sont les toutes grosses locomotives. Je peux même dire que ça n'existe plus des tirages pareils, parce que tout évolue.

Disons qu'actuellement, un tirage vraiment vedette, c'est 5 à 600 000 exemplaires. Seules quatre ou cinq personnel l'atteignent, ce n'est pas beaucoup. Et après les vedettes, on arrive entre 100 et 200 000 albums, et là, on retrouve déjà les "Tuniques Bleues" à 190 000.

Notez que tous les "Tuniques Bleues" du 1 au 35 ont été réédités 15 ou 20 fois. Dites-vous bien que c'est énorme ! II n'y a pas que la nouveauté, il y a toujours les anciens albums que les gens continuent à acheter.

Je n'ai vraiment pas à me plaindre, pour le moment, croyez-moi !


Les "Tuniques Bleues" sont-elles traduites en anglais et distribuées aux Etat-Unis ?

R.C. - Non parce que, aux Etats-Unis, ils ont leurs syndicat et pour rentrer aux Etats-Unis, ce n'est pas simple. De plus, je vais vous dire tout à fait honnêtement, si on me le proposait et qu'on me demande de changer...

Je m'explique: les Américains sont plutôt hypocrites. Si je prends Morris, Lucky Luke ne pouvait plus tirer au revolver en allant là-bas et il a du arrêter de fumer. Avec les Schtroumpfs, Peyo a du enlever le Schtroumpfs noir, parce qu'il ne fallait pas être raciste, alors qu'eux le vent vis-a-vis des autres !

Bref. si on me demandait de changer des trucs du genre

de la cigarette ou du revolver. je crois que je préférerais dire non, parce que j'ai quand même ma dignité Si c'est diminuer une histoire que j'aime bien pour faire plaisir à des hypocrites, je ne crois pas que je le ferais. Mais ils ne la prendront pas pour la simple raison que les Américains ont un peu honte de cette guerre. Je le sais, parce que la série été présenté là-bas par des gens de chez nous. Cette guerre les a vraiment marqués. Ce sont des souvenirs un peu gênants...


Avez-vous déjà visité les lieux des exploits de vos deux héros ?

R.C. - Jusqu'à présent, j'ai été une seule fois aux Etats-Unis. en Floride. D'Orlando, nous avons descendu la côte Ouest jusque dans les Everglades, où j'aimerais bien faire une histoire, et nous sommes revenue sur Miami. Mais si vous me demandez si j'ai été sur les lieux de combat, ce sont des pièges à touristes, je crois... Je ne sais plus à quel endroit. en Floride, j'ai fait des photos avec un uniforme nordiste. Mes copains étaient tous en Sudistes, mais quand j'ai demandé un uniforme nordiste, ils m'ont regardé d'un drôle d'air et ils m'ont donné un uniforme, de la marine nordiste, je crois, c'est tout ce qu'ils avaient !

Et c'est bien ,ça le problème: si vous allez sur des lieux où se sont déroulées des batailles, vous allez trouver des magasins, des costumes en location, vous allez vous habiller... Touristes, quoi ! Alors, pour voir ça, ça ne m'intéresse pas. Je préfère rêver de ce que ,ça a pu être...

Si je devais retourner aux Etats-Unis j'espère un jour y retourner- ce serait plutôt le Grand Canyon, Las Vegas, etc. Mais pas retourner sur des lieux de combat, parce que je crois que tout est faussé...

Maintenant, y aller et rencontrer des gens comme des descendants de soldats ou de généraux, c'est différent, c'est beaucoup plus intéressant...


Un scoop pour les lecteurs d'Americana !? Quel sera le sujet du prochain album des "Tuniques Bleues" ?

R.C. - Dans Puppet Blues, qui va sortir dans deux ou trois mois , j'ai repris l'histoire des photographes. On reparle là-dedans de Mathew Brady et d'autres photographes.

L'histoire est très simple: je repars donc dans la photographie et il est vrai qu'à l'époque, les photos bougées, c'était impossible. Alors, j'ai pris le principe que pour faire la pub de l'armée, des hommes au garde-à-vous ça n'intéresse personne. Donc, les états-majors ont décidé de faire des photos plus excitantes. Mais pour faire ça, on est bien obligé de leur faire prendre des poses. Vous avez le sergent qui passe son sabre a travers un Sudiste. Mais bien sur, dans l'histoire? vous comprenez que ce sont des Nordistes habillés en Sudistes. Donc, ce sont tous des trucs pour avoir des photos qui pètent ! De la publicité pour qu'on s'engage à l'armée !

La couverture, ce sera d'ailleurs le cheval avec toutes les ficelles, le sergent dessus, et Blutch qui se marre. C'est ça, I'histoire et je me suis bien amusé à la faire !

L'histoire suivante... Je vous explique: un jour, j'étais en dédicace, et un type me dit: "Ce serait chouette si, un jour Blutch devenait lieutenant.'' Tout le monde sait qu'il est lache, enfin, lâche à sa façon, donc, il fallait une raison plausible. Je vous jure, c'a m'a pris deux ou trois mois. Je demandais aux gens: "Pourquoi à votre avis ?"

Parce qu'évidemment, il fallait que le sergent reste sergent ! C'était ça le plus difficile à trouver ! Comment faire ? Pour finir, j'ai trouvé et c'est complètement plausible, croyez-moi. A la fin de l'histoire, ,ça tourne mal pour les deux et ils désertent. Le titre, en principe, ce sera les Hommes de paille.

Alors, maintenant. il faut que l'album suivant commence avec Blutch et Chesterfield qui ont deserté. Je sais déjà que le sergent est devenu un poivrot épouvantable tellement il est malheureux d'avoir du quitter l'armée. Et je me suis dit: pour revenir dedans, il y a le cirque. Et voilà, maintenant, je suis en train de me documenter. Qu'étaient les cirques a l'époque ? Comment étaient-ils ? Est-ce qu'ils avaient un chapiteau ? Etc.

Tout ça? je vous jure, c'est un vrai casse-tête ! Heureusement, j'y arrive toujours, je l'avoue...


Avez-vous parfois du mal a trouver de nouveaux sujets ?

R.C. - Comme je viens de vous le dire, je prépare le 40eme et le 41erne album, dans lequel j'aimerais beaucoup introduire le cirque tel qu'il était a l'époque. Mais c'est très difficile. Apres le cirque ? A nouveau les sous-marins, peut-être...


Comment parvenez-vous à mener de front toutes les séries auxquelles vous collaborez ?

R.C. - Je les différencie le plus possible. On ne peut pas confondre "L'Agent 212" avec "Pierre Tombal", ou "Cédric" avec la guerre de Sécession, ou "Cupidon" avec... J'oublie toujours ce que je fais ! Donc, j'essaie toujours qu'il y ait une grosse marge entre chaque histoire. C'est ainsi que je travaille.

En fait, je crois que les gens sentent que je ne triche pas. "Cédric", par exemple, c'est un enfant qui n'est pas un saint, qui vit, qui adore son grand-père et son grand-père l'adore. Son grand-père, c'est l'ancien, et je fais revivre ça dans ma série. Je ne dis pas que c'est le bon garçon qui va faire une action d'éclat, pas du tout ! Si on lui donne des billets de tombola, comme on fait à l'école, et qu'il doit les vendre, il va faire ce qu ' il peut pour s' en débarrasser ! II est amoureux d'une petite Chinoise, mais amoureux à sa façon. C'est un garçon normal ! Et c'est comme ca que je fais avec toutes mes séries.

Pour "Pierre Tombal", j'ai eu la chance de tomber sur un milieu dont personne ne parlait. Et j'ai eu peur en commençant "Pierre Tombal". Je me suis dit: "Oh, je vais avoir les gens sur le dos. " Au contraire, j'ai eu des gens qui m'écrivaient pour me dire: "Vous savez, depuis que je lis "Pierre Tombal", je n'ai plus peur d'aller dans un cimetière." J'ai ces lettres. Je peux prouver tout ce que je dis !

J'ai les fossoyeurs qui m'écrivent: " Venez nous voir, on vous conseillera" Je vous jure que c'est vrai ! "On va vous raconter des choses !" Ils me racontent des choses, mais je n'oserais jamais... Je n'oserais jamais...

C'est la même chose pour "Les Femmes en blanc": jamais je n'oserais raconter ce que me disent les infirmières ! Ou bien les gens vont me prendre pour un fou et s'ils y croient, ils vont me dire: "Mais ce n'est pas possible ! Mais ce n'est pas vrai !" Et ainsi de suite...

On fait vraiment un beau métier...



Interview réalisée le 2 Septembre 1996 par Michel Cornélis, Guy Gallez et Véronique Purnelle pour la revue "Americana".
www.tuniques-bleues.com